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Abstention massive, vote protestataire, montée des extrémismes… les systèmes politiques occidentaux traversent une crise sans précédent. Une part importante des citoyens semble avoir tourné le dos aux institutions démocratiques. Les uns ont perdu confiance dans des élus régulièrement éclaboussés par les scandales financiers, les autres ne croient plus dans la capacité de la classe politique à naviguer dans les flots de la mondialisation. Et la crise dépasse largement le cadre hexagonal. Ici on accuse le présidentialisme. Là on critique le parlementarisme. Et si c’était le système de la représentation qui était malade ? A la lumière des traditions antiques et sous l’influence des innovations technologiques, n’est-ce pas la démocratie elle-même qu’il est impératif de refonder ?


Nos sociétés modernes s’inscrivent volontiers dans l’héritage de la civilisation hellène où elles font remonter l’origine de nos systèmes politiques : la démocratie. Assemblées, débats, opinion publique, vote : les Grecs avaient tout inventé, nous n’avons fait que réadapter. Cette idée est-elle juste pour autant ? Dans Les Politiques, Aristote résume ainsi les caractéristiques de la démocratie :

« Choix de tous les magistrats parmi tous [les citoyens] ; gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle ; tirage au sort des magistratures, soit de toutes, soit de toutes celles qui ne demandent ni expérience ni savoir […]; impossibilité pour un même [citoyen] d’exercer, en dehors des fonctions militaires, deux fois la même magistrature, ou seulement un petit nombre de fois et pour un petit nombre [de magistratures] ; courte durée des magistratures ; […]. »

Pas d’élections mais un tirage au sort. Pas de classes de gens diplômés et supposés compétents mais l’impératif d’être tour à tour gouvernant et gouverné. Pas de ministres également représentants du peuple. Pas de professionnels de la politique, mais des mandats courts et non-renouvelables : le fossé entre la démocratie représentative moderne et la démocratie aristotélicienne semble immense.

Dans la démocratie athénienne par exemple, les citoyens de la Cité sont tous appelés à participer à l’exercice politique, dans le cadre de l’Ecclésia qui permet de voter les lois à main levée ou de prononcer des exils. Rappelons que sont alors considérés comme citoyens les hommes nés de père athénien, ce qui exclut femmes, esclaves, et métèques (citoyens d’autres cités grecques). Tous peuvent également être tirés au sort pour faire partie de la Boulè, une assemblée de 500 membres chargée de recueillir les propositions de lois des citoyens et de préparer les projets de lois qui seront présentés devant l’Ecclésia. Au cours de leur vie, 70 % des citoyens auront été tirés au sort pour endosser le costume de bouleute. Enfin, les magistratures judiciaires, financières, commerciales, militaires ou religieuses sont établies par élection, désignation ou tirage au sort. L’élection n’était donc qu’un rouage très limité du système athénien, et certainement pas vu comme l’essence de la démocratie. Aristote lui-même considérait l’élection comme le principe de l’aristocratie (“le gouvernement des meilleurs”), tandis qu’il voyait dans le tirage au sort la source de la démocratie.

C’est à l’occasion des révolutions française et américaine que la démocratie a été réinterprétée très librement. La bourgeoisie qui accède alors au pouvoir perçoit le peuple davantage comme un danger que comme la source de la légitimité du nouveau système. Imposer des représentants élus, c’était s’imposer soi-même aux rênes du pays et éloigner la perspective d’une “tyrannie des pauvres”. “Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants”, déclarait ainsi en 1789 l’abbé Sieyès, révolutionnaire et député du tiers état. Le même Sieyès contribuera quelques mois plus tard à la rédaction de la Constitution de 1791, texte instituant le suffrage censitaire, et réduisant encore la citoyenneté aux individus capables de payer l’impôt et d’être donc des citoyens “actifs”, “actionnaires de la grande société”.

Après s’être imposé dans les systèmes politiques et l’imaginaire des pays occidentaux, le vote va pourtant être peu à peu remis en cause. En 1962, Pierre Mendès-France en appelle à “réaliser la démocratie de la participation”.

“La démocratie ne consiste pas à mettre épisodiquement un bulletin dans une case, à déléguer les pouvoirs à un ou plusieurs élus, puis à se désintéresser, s’abstenir, se taire pendant cinq ans. Elle est l’action continuelle du citoyen.”

Émerge peu à peu l’idée de “démocratie participative”, ou pour éviter le pléonasme, de “démocratie plus participative”. Si le système représentatif répond mieux à des populations et des territoires à l’échelle d’une nation moderne que la démocratie directe des cités grecques, être autorisé à voter ne suffit plus pour constituer une citoyenneté authentique.

“Les masses font du bruit, les citoyens délibèrent ; les masses ont un comportement, les citoyens agissent ; les masses se heurtent et se croisent, les citoyens s’engagent, partagent et contribuent.”
Benjamin Barber, La démocratie forte

A la faveur de l’élévation du niveau d’éducation et du développement des nouveaux moyens de communication, les représentations nationales semblent perdre peu à peu leur légitimité dans la seconde partie du XXe siècle tandis que le désir de participation prend son essor. Empowerment, démocratie locale, liquide, directe, tirage au sort, budgets participatifs, crowdsourcing… Les expériences démocratiques alternatives au système représentatif se multiplient depuis une vingtaine d’années. Assistons-nous à un réveil démocratique ?

Porto Alegre constitue un tournant dans l’expérimentation démocratique contemporaine. A la fin des années 80, alors que le Brésil sort de décennies de dictature et se démocratise progressivement, des associations de quartier s’organisent au sein de l’UAMPA, l’Union des associations de résidents de Porto Alegre. Soutenus par le Parti des travailleurs qui vient de remporter les municipales, les habitants des dix-sept régions de Porto Alegre se réunissent annuellement et participent à des assemblées plénières afin de décider de mesures prioritaires qui les concernent. Des conseillers sont choisis pour chaque thématique et des conseillers sont élus. Surtout, dès 1989, un budget participatif, ou orçamento participativo, est instauré. Quelques centaines d’habitants seulement y participent la première année, mais 12 ans plus tard, en 2001, ils sont 18.583 à décider collectivement des investissements locaux à réaliser.

Le budget participatif n’est pas un gadget à l’usage des bobos. Le professeur en sciences politiques et spécialiste de la démocratie Yves Sintomer le présentait même dans son livre sur Porto Alegre comme “l’espoir d’une autre démocratie”. Au Brésil, ce sont essentiellement les populations les plus pauvres qui se sont emparées de ces mécanismes pour répondre aux problématiques de salubrité, de logement et de services publics. Bien qu’il puisse parfois souffrir de pratiques clientélistes, de l’instrumentalisation du pouvoir ou du désintérêt de certaines classes sociales dont les jeunes, le budget participatif pourrait néanmoins constituer l’une des clefs du réinvestissement de la sphère publique par les citoyens. L’expérience de Porto Alegre a essaimé un peu partout dans le monde : depuis quelques années, plusieurs villes françaises dont Paris et Grenoble ont instauré des budgets participatifs. Le budget 2017 de la capitale a été bouclé en octobre 2016, et les chiffres sont encourageants : 219 projets ont été retenus et seront financés par 5 % du budget d’investissement municipal, soit 100 millions d’euros, tandis que près de 159.000 habitants ont pris part au vote de sélection.

L’Islande est l’un des pays qui a payé le plus lourd tribut à la crise des subprimes. En 2008, toute une économie construite sur la dette et la spéculation s’effondre, fragilisant l’approvisionnement de l’île et sa monnaie. Le mouvement populaire qui suit pousse le gouvernement à la démission et revendique une réforme profonde de la Constitution. Le nouveau gouvernement de gauche élu en 2009 (le premier de l’histoire du pays) fait le choix de la tabula rasa et de déléguer aux citoyens eux-mêmes le travail de réforme. La méthode est la suivante :

  • formation de deux assemblées successives de citoyens tirés au sort pour dresser le cadre des valeurs et orientations souhaitables pour l’avenir de l’île ;
  • élection d’un comité de citoyens chargé de la rédaction du texte ;
  • mise en place d’une plateforme participative en ligne pour permettre aux Islandais d’élaborer leur Constitution.

Au terme du processus, un texte composé de 114 articles a été bouclé et remis au Parlement en juillet 2011. Un an plus tard, en octobre 2012, le Parlement a soumis au vote populaire le texte. Bilan : 67 % des électeurs ont soutenu le projet de réforme de la Constitution. Les dispositions individuelles du texte ont également suscité une large adhésion : 83 % de “oui” pour l’appropriation nationale des ressources naturelles, 73 % de “oui” pour la démocratie directe, 67 % de “oui” pour mettre fin au privilège des régions rurales qui disposaient de deux fois plus de voix, et rétablir le principe “une personne une voix”. Ce succès démocratique n’a pourtant toujours pas été respecté par le Parlement (où la majorité de gauche a été défaite en 2013), qui fait obstruction à la promulgation du texte et réalise ce que certains qualifient de “hold-up démocratique”.

Une autre nation insulaire s’est également essayée à réhabiliter le tirage au sort. En 2012, l’Irlande a vu naître une commission constitutionnelle composée de 33 responsables politiques et 66 citoyens tirés au sort en fonction d’un système de quotas sociaux et démographiques. Cette commission était chargée de débattre des articles de la constitution irlandaise en vue d’éventuels amendements. Trois réformes ont été proposées par le comité : élargir le mariage aux homosexuels, supprimer l’article encourageant les femmes à se consacrer aux tâches domestiques et supprimer l’article punissant le blasphème. Sur ces trois propositions, seule la première a pour l’instant été soumise au référendum, recueillant une large approbation de 62 % dans un pays pourtant très catholique.

Longtemps, la critique à toute alternative au système purement représentatif s’est fondée sur l’argument d’échelle : si la démocratie directe peut convenir à une cité de quelques centaines de milliers d’habitants, seule l’élection de représentants peut répondre aux contraintes d’un grand territoire et d’une population comptée en millions. La révolution numérique et les nouveaux moyens de communication sont venus relativiser sérieusement cette logique.

En Finlande, la plate-forme Open Ministry vient accompagner les citoyens dans la proposition et l’élaboration des lois : ceux-ci peuvent proposer leurs projets de lois et les soumettre au Parlement s’ils réunissent plus de 50.000 signatures. La plate-forme a aujourd’hui permis à six initiatives de dépasser ce seuil, et la proposition concernant l’extension du mariage aux homosexuels a été approuvée par le Parlement en décembre 2014. Ce mécanisme fait écho à celui des plates-formes organisant la co-écriture des lois entre élus et citoyens, dont la loi “Pour une République numérique” d’Axelle Lemaire élaborée en 2016 en est une illustration.

Au-delà des outils, ce sont de nouvelles formes d’expression démocratique qui voient le jour sous l’influence du numérique. La démocratie liquide, ou délégative, mélange ainsi démocratie directe et représentative en s’appuyant sur l’horizontalité et l’immédiateté du réseau. Dans ce système, chacun peut choisir d’être un citoyen actif ou passif sur différents sujets. Les citoyens passifs délèguent leur voix à des citoyens actifs dont ils jugent l’avis plus éclairé que le leur sur certaines thématiques. Cette forme d’expression en entonnoir reste dynamique, puisque chaque citoyen peut à tout moment récupérer sa voix ou la transférer à une autre personne. Grâce au numérique on assiste également à l’émergence de mouvements et partis qui peuvent se passer de la structure habituelle des partis, à l’image du Parti pirate international qui essaime depuis 2010 dans des dizaines de pays. Certaines branches se font l’écho de cette nécessité de refonder la démocratie, à l’image du Parti pirate islandais qui, face à l’obstruction du Parlement, se propose exclusivement de faire passer la Constitution élaborée par le peuple avant de dissoudre l’Assemblée.

Tirage au sort, Sénat citoyen, assemblées hybrides de citoyens ordinaires et d’élus, démocratie décentralisée et hyper-locale, horizontalité du réseau, co-construction législative sur des plateformes… Entre traditions et innovations, la démocratie se réinvente pour répondre à la crise d’une représentation jugée trop verticale et d’une élite trop coupée du peuple. A travers ces initiatives éparses, le désir croissant des citoyens de prendre part activement à la décision politique n’annoncerait-il finalement pas un nouvel âge d’or de la démocratie ?

Images : photo Parthenon, Piet Theisohn ; tableau Le Serment du Jeu de paume, Jacques-Louis David via Wikimedia Commons ; Photo Ato democracia Editorial J ; Photo Dice, Michael Dales ; photo Parti Pirate, Ophelia Noor.


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