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A l’heure de l’économie mondialisée et ses excès, des milliers de producteurs expérimentent des formes de circuits courts relocalisant la création de richesse. Plus qu’une simple question d’économie et d’emploi, c’est un modèle de société qui se dessine .: respectueux de l’environnement, au service du bien-vivre et de la santé, et générateur de liens sociaux respectueux et responsables.

“Dans les années 1980, un camion de tomates a quitté la Hollande pour livrer l’Espagne. Dans le même temps, un autre camion de tomates part de l’Espagne pour livrer la Hollande. Les deux camions ont fini par se percuter sur une route française.!”. L’anecdote est narrée dans Le manifeste pour la terre et l’humanisme de Pierre Rabhi. Elle ne peut que faire jaillir aux yeux du lecteur l’absurdité d’un système mondialisé, même à la “petite” échelle européenne, où la qualité n’importe plus vraiment, où la dégradation environnementale est considérée comme une externalité marginale et négligeable, et où les dernières interfaces entre le producteur et le consommateur sont réduites à un sachet sous blister et un caissier. Avec l’essor des moyens de transport et la division internationale du travail, il est devenu possible de produire à très bas coût en délocalisant la production dans des pays au coût du travail plus compétitif et en mettant ainsi en concurrence les économies nationales du monde entier.

Depuis quelques années, une réponse semble s‘esquisser sous la forme des circuits courts. Le ministère de l’Agriculture définit le circuit court comme “un mode de commercialisation des produits agricoles qui s’exerce soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte, à condition qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire”. La définition stricte implique donc qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire maximum et n’implique pas nécessairement que consommateurs et producteurs soient proches géographiquement. Le circuit court doit cependant être appréhendé de manière moins rigide, davantage comme une démarche visant d’une part à limiter le nombre d’intermédiaires à la part congrue, et d’autre part à contracter la chaîne de production à une échelle locale. Par ailleurs, le circuit court ne se limite plus aux seuls produits alimentaires mais s’étend aussi à la manufacture, à l’artisanat, aux vêtements…

Rien que du bon sens, en réalité. Les circuits courts ne sont pourtant pas une innovation. Peut-être forment-ils une révolution, au sens premier du terme qui signifie le retour à un état originel après avoir accompli un tour complet.: le circuit court n’est qu’un réenracinement, un retour à un commerce et une économie rationnels d’un point de vue économique, humain, éthique et environnemental.

L’agriculture est certainement le secteur où le circuit court a le plus d’impact. L’avantage le plus évident de cette nouvelle agriculture de proximité réside dans les effets économiques vertueux d’un rapport de proximité, d’un rapport commercial direct ou quasi-direct entre agriculteurs et consommateurs. Limiter le nombre d’intermédiaires permet d’économiser des coûts généralement captés par le transport et la grande distribution. Ces économies permettent soit de faire baisser le prix des produits français et de les rendre compétitifs par rapport à la production internationale, soit de conserver le même prix qu’auparavant mais de mieux rémunérer l’agriculteur.

L’agriculteur peut aussi y trouver un moyen de justifier son prix, ou de mettre en valeur la qualité de ses produits. Incidemment, le circuit court charrie avec lui l’agriculture biologique. L’agriculteur a tout intérêt à proposer des produits locaux, de bonne qualité, de saison, et soumis à des normes sanitaires et environnementales européennes beaucoup plus strictes que celles des autres pays exportateurs.

La Bio (agriculture biologique) n’est plus un phénomène marginal destiné à satisfaire les exigences des “bobos”. Les chiffres en témoignent. Selon le Baromètre Agence BIO./.CSA, environ 9.Français sur.10 ont mangé bio en 2016, et près de 15.% en consomment tous les jours, alors que 46.% des Français n’en consommaient jamais en 2003. Au 31.décembre 2016, l’agriculture biologique en France comptait 32.326 producteurs, soit.+.12.% par rapport à fin 2015, ce qui représente 6,5.% des exploitations françaises. Côté animal, les tendances sont tout aussi engageantes.:.14.% de l’apiculture est bio ainsi que 8.% des poules, tandis que l’élevage bovin bio a connu en 2015 une progression de 23.% en un an, et 13.% pour l’élevage ovin.

Et les vertus de la Bio ne se résument pas seulement à la qualité du produit. Selon l’Agence Française pour le Développement et la Promotion de l’Agriculture Biologique, celle-ci est “un mode de production et de transformation respectueux de l’environnement, du bien-être animal et de la biodiversité, qui apporte des solutions face au changement climatique”. Elle permet de conserver un sol vivant, fertile et surtout durable, de mettre fin à la course aux pesticides, produits de synthèses et OGM, de respecter le bien-être animal et de protéger la diversité des espèces et semences contre la logique purement utilitariste des géants de l’alimentaire.

On l’a dit, réduire le nombre d’intermédiaires à un ou zéro, c’est reconstituer un lien direct entre producteurs et consommateurs. Mais ce lien n’est pas uniquement commercial, c’est un lien social, humain, qui implique une connaissance des problématiques qui touchent les producteurs et des attentes des consommateurs. C’est un lien qui permet de responsabiliser les seconds envers les premiers, et les premiers envers leurs produits, qu’ils soient végétaux ou animaliers.

Un tissu commercial s’est progressivement développé autour du circuit court agricole. Les AMAP sont particulièrement symptomatiques de ce phénomène. Une AMAP est une Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne ayant pour objectif de préserver l’existence et la continuité des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable, c’est-à-dire une agriculture paysanne, socialement équitable et écologiquement saine. L’objectif est de repenser notre façon de consommer en créant une agriculture citoyenne, mettant en relation l’agriculteur et le consommateur à travers des ateliers ou visites des fermes. Quinze ans après le lancement de la première AMAP, on en dénombre déjà plus de 2.000 en France, rassemblant quelque 250.000 “amapiens” et “amapiennes”. Les AMAP ne sont pas pour autant complètement dépolitisées et non organisées. Parmi les problématiques souvent soulevées, couchées dans un manifeste par les AMAP d’Île-de-France.:.la démocratisation des questions agricoles et alimentaires, l’aide à l’accès au foncier agricole ou encore l’aide à l’innovation et à l’expérimentation dans le cadre d’une agriculture citoyenne.

Le réseau des AMAP n’est pas le seul acteur du circuit court et de la renaissance d’une agriculture de proximité. Des acteurs privés s’emparent eux aussi de la question, à l’image de Biocoop, un réseau de magasins organisés en coopératives créés dans les années 80. Avec ses 431 boutiques, Biocoop est le leader français de la distribution alimentaire biologique. Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir des relations directes avec les agriculteurs et les aider à trouver des débouchés pour leur produit, ou à définir un prix juste. Carine et Simon.Thierry, agriculteurs bio en Seine-et-Marne, expliquent par exemple que les clients comme Biocoop ont accepté de contractualiser un volume et “s’engagent à.[…].leur acheter tout au long de l’année” des produits, même en petite quantité, ce qui permet d’établir un prix fixe annuel. C’est ce préfinancement de la production, possible grâce à des relations de confiance, qui rendent viable l’exploitation en bio de petites surfaces agricoles.

L’impact potentiel du circuit court s’étend bien au-delà du seul secteur agricole, au point que certains y voient une voie possible pour une relocalisation des métiers industriels dans une démarche Made in France. L’expérience de 1083 fait figure d’exemple. 1083, c’est le nombre de kilomètres séparant les deux villes françaises métropolitaines les plus éloignées.:.Menton et Porspoder. Maniant habilement les slogans “1083 bornes in France” ou encore “relookaliser la production”, cette marque de jeans et chaussures a été lancée en 2013 à Romans-sur-Isère, ancienne capitale de la chaussure et emblème de ces villes moyennes sinistrées par la désindustrialisation. Thomas Huriez, le fondateur, nous explique ce tournant. “Au départ, il y avait trois acteurs.: un fabricant qui était aussi la marque et vendait sa production à un commerçant, qui vendait à son tour sa production à un consommateur”. Mais à partir des années 80, “la marque a quitté la production et est devenue un nouvel intermédiaire”. Nouvel intermédiaire dit nouvelle marge. Puis la chaîne s’est peu à peu alourdie d’acteurs et de marges qui ont conduit à des délocalisations.

La démarche de Thomas Huriez est à sens inverse. “On s’est aperçu que sur un jean de marque, on pouvait s’aligner sur le prix et tout relocaliser en France”, explique-t-il. Plutôt que de baisser le coût du travail et gagner quelques pourcents, il suffisait de rationaliser la chaîne et d’ôter des intermédiaires. “Le pari du Made in France paraissait complètement utopique”. L’utopie s’est pourtant concrétisée. 1083 s’est lancée par crowdfunding en 2013, espérant obtenir 100 précommandes de jeans pour démarrer la production. Ce sont finalement 1.000 jeans qui seront confectionnés dès les premières semaines, et les 200.000 euros de chiffre d’affaire de la première année ont été multipliés par 10 en trois ans.

Ce sont aussi 30 emplois qui ont été créés, alors que la production atteint maintenant 15.000 jeans. “Ça parait peu”, s’excuse Thomas Huriez, “mais le marché français est de 88 millions de jeans, imaginez tous ces emplois que l’on retrouverait.!”. Surtout que les emplois sont créés tout au long de la chaîne. Alors que dans un circuit long, seuls la TVA et le commerce sont en France, le circuit court permet de relocaliser la TVA, le commerce, mais aussi la marque, la filature, la confection, le tissage et la teinture. Au final, sur 89.euros, 86.sont dépensés en France, selon le fondateur. La filature du coton bio est faite dans les Vosges, la teinture dans la Loire et le Nord, le tissage dans la Loire, les Vosges ou à Romans, et la confection à Marseille, Guingamp, Bobigny et Romans. Ne restent que les boutons importés d’Italie et le coton d’Afrique. Thomas Huriez précise néanmoins qu’il ne veut pas d’une super-entreprise, centralisée, destinée à tout faire et tout produire, mais préfère l’idée d’une “constellation d’ateliers” fonctionnant de concert.

De même que l’agriculture de proximité permet de développer la Bio et diminuer les activités dégradant l’environnement, relocaliser la production industrielle offre l’avantage d’imposer des standards écologiques modernes à une chaîne aujourd’hui extrêmement polluante. Le premier maillon est bien entendu le transport. Thomas Huriez nous explique qu’un jean parcourt aujourd’hui en moyenne 65.000 km à travers les différentes étapes de la production à la vente. “Dans notre cas, à part le coton qui vient d’Afrique, tout est relocalisé à quelques centaines de kilomètres pour la partie transformation, et l’on y ajoute quelques milliers de kilomètres avec le coton”. En tout et pour tout, le jean de 1083 aura voyagé moins de 10.000 km.

Le coton reste le point épineux, mais l’entrepreneur y a apporté une première réponse en choisissant du coton bio. “Mais nous travaillons déjà sur un moyen de relocaliser la matière première”. Si 88.millions de jeans sont achetés chaque année, à peu près 88.millions sont donc également jetés. Or ces jeans pourraient constituer une ressource de coton s’ils étaient recyclés. Le recyclage de vêtements est généralement compliqué car le “gisement” est hétérogène en termes de formats et de matières, et que des pièces comme les boutons et les fermetures doivent être ôtées manuellement. “Mais les jeans sont généralement bleus, 90.% sont en coton, tous les éléments embêtants sont au niveau du short”, précise Thomas Huriez. “Si on garde que les jambes, on a un gisement homogène que l’on peut donc recycler facilement.”

Le transport et l’importation de la matière première peuvent donc être grandement rationalisés d’un point de vue écologique. Pour la teinture, les normes européennes encadrent plus sévèrement qu’auparavant et qu’ailleurs dans le monde les produits employables. “Avant, les rivières à côté des teintureries étaient rouges, vertes ou bleues selon l’activité du jour”, rappelle Thomas. Le délavage des jeans est également une activité ultra-polluante et nocive pour les travailleurs, généralement effectuée par du sablage ou des produits chimiques, les deux consommant de grandes quantités d’eau. Pour dépigmenter le denim, 1083 a investi dans une technologie laser franco-espagnole qui brûle le tissu au moyen d’un faisceau de lumière. Restent ces fameuses machines. “C’est du faux-neuf”, plaisante Thomas. En d’autres termes.: de la récup’. Le métier à tisser a 50 ans, tandis que la machine de délavage laser a été reconditionnée par le fabricant en Espagne.

Les circuits courts ouvrent des perspectives compatibles avec les enjeux du XIXe siècle. Ils relocalisent là où tout est mondialisé.; ils décentralisent là où les entreprises industrielles du XXe siècle ont échoué.; ils recréent de l’emploi dans des conditions qui offrent du lien social et un meilleur confort.; ils augmentent à nouveau la production mais d’une manière qui soit en accord avec le respect de l’environnement.; et ils produisent, enfin, du lien social et des responsabilités là où la société de consommation ne voyait que des rapports marchands.


Illustrations et photos : Meules de foins, via Flickr S.Mignon, CC-BY / Labourage à l’ancienne, via Flickr Lelou, CC-BY / Sheep, via Flickr Carl, CC-BY-NC-SA