Chapters
Chapters

Faire confiance à l’intelligence collective : voilà le pari du Conseil Citoyen lancé par Benoît Hamon. Fidèle à son refus d’endosser le costume d’homme providentiel, et conformément à sa volonté de faire de la politique autrement, le candidat à la présidentielle a choisi de confier un mandat à des citoyens ordinaires. Les 42 personnes tirées au sort via la plateforme participative de la campagne se sont réunies une première fois à Paris à la mi-mars pour débattre, argumenter, sélectionner et voter une série de propositions qu’ils souhaiteraient voir incluses dans le programme de Benoît Hamon. Au terme de ce processus démocratique inédit, qui durera deux semaines, le candidat socialiste se prononcera publiquement sur les mesures qu’il portera au nom des citoyens.

L’ambiance au quartier général de Benoît Hamon est solennelle. En cette matinée du samedi 11 mars, ils sont quarante-deux à former un hémicycle improvisé, et présidé par une grande affiche murale rouge :
« Faire battre le cœur de la France ». Les regards se cherchent et s’évitent, les visages sont fermés, les bras croisés. La nervosité, palpable, est à la hauteur de l’enjeu : ces 21 femmes et 21 hommes forment le Conseil Citoyen, une initiative inédite de Benoît Hamon, destinée à être à la fois l’illustration et une source de renouveau dans la manière de faire de la politique.

Citoyens ordinaires, ils ont été tirés au sort parmi les quelque 6 400 candidats qui se sont portés volontaires sur la plate-forme participative en ligne. Une assemblée totalement aléatoire ? Pas vraiment, puisque pour respecter un objectif de représentativité populaire, des méthodes statistiques ont été appliquées afin d’obtenir une image la plus fidèle possible de la répartition géographique, démographique et socio-professionnelle de la France métropolitaine. Leur tâche, qui s’étale sur deux semaines, dont deux week-ends en session plénière à Paris, consiste à synthétiser, prioriser et développer les milliers de propositions postées sur la plate-forme participative – déjà condensées et thématisées par l’équipe de campagne -,  et les porter à la discrétion de Benoît Hamon.

« On va commencer par se présenter », propose Yves Mathieu, professionnel de l’accompagnement des démarches participatives. Une initiative indispensable, car jusqu’à ce matin, aucun des conseillers-citoyens ne se connaissait. René, retraité, s’est lancé en premier. Alain prend la suite après avoir nerveusement malaxé son gobelet de café. Résident dans un « charmant village de 91 habitants » drômois, ce secrétaire de section du PS admet volontiers qu’il « n’était pas spécialement pour Hamon au départ », mais que « l’idée de participation est ce qui [l]’a attiré ». Après lui, Carole, comme beaucoup d’autres citoyens présents, insiste sur le fait qu’elle n’est pas une militante.

Pas des militants socialistes, mais souvent des militants du quotidien : 17 d’entre eux se sont déjà impliqués dans des procédures citoyennes et participatives, à différents échelons. Les prises de parole s’enchaînent. « Un peu plus fort », lance-t-on aux plus timides. Une voix qui porte, « ça vient du ventre », explique Pierre-Yves, 26 ans, qui passe dans la foulée à une démonstration de ses capacités vocales. François, jardinier dans le Morbihan, est récompensé par des applaudissements lorsqu’il déclare avoir soutenu Jean-Luc Mélenchon avant de voter Benoît Hamon à la primaire pour rassembler la gauche.

Beaucoup affirment que c’est la première fois qu’ils ne votent pas « par défaut » ou « contre », mais bien « pour » un projet. Le caractère participatif en a séduit certains, persuadés que les citoyens ne sont pas suffisamment impliqués dans le débat. Cette demi-heure qu’aura duré la ronde des présentations aura suffi à faire partir quelques éclats de rire et réchauffer l’ambiance. Bonne nouvelle, car l’entente, la politesse et le respect seront primordiaux dans les travaux à venir.

INFOGRAPHIE_BH_01-Conseil

Quel est le rôle de ce Conseil ? Quelle est l’étendue du mandat des conseillers-citoyens ? L’expérience étant inédite, beaucoup de zones d’ombres subsistent sur la nature exacte du travail à accomplir durant ces deux semaines. Romain Slitine et Elisa Lewis, conseillers spéciaux de Benoît Hamon à la démocratie participative et initiateurs du Conseil Citoyen, sont là pour répondre du tac-au-tac aux interrogations, et prendre note des objections. Mathieu Hanotin, co-directeur de la campagne, a fait lui aussi une apparition.

Hamid s’inquiète que la campagne ne communique « que plus ou moins sur le Conseil, et plutôt moins que plus». Un de ses camarades a des doutes quant à la représentativité politique du Conseil, et se demande s’il n’aurait pas fallu y associer aussi des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, d’Emmanuel Macron, voire des électeurs de droite ou de Marine Le Pen. D’autres s’interrogent encore sur le poids réel des travaux du Conseil sur le programme de la campagne : y aura-t-il une communication sur les propositions qu’il rendra ? Benoît Hamon en tiendra-t-il réellement compte ? Visibilité, impact, les citoyens aimeraient avoir l’assurance qu’ils ne travaillent pas pour rien. Romain Slitine tranche : « le Conseil Citoyen n’est pas un gadget ». Il assure également que le candidat répondra publiquement aux propositions du Conseil. Joseph Ghariani, représentant de l’équipe de campagne auprès du Conseil, renchérit en promettant que « la campagne n’est pas une boîte noire » et que pour chaque proposition, l’intégration ou le rejet éventuel sera argumenté.

BH2017_Conseil_Citoyen_OPH-8

Le Conseil doit également se fixer une stratégie tenant compte du temps et des moyens à sa disposition. Ce sera la mission du début d’après-midi. Célinie, une auto-entrepreneuse franco-italienne de 34 ans, avance que « la durée du quinquennat fait qu’on ne peut pas être trop ambitieux ». Avis que partage Alain, qui propose de « rester pragmatique, pour que le programme soit crédible et que le quinquennat tienne ses promesses ». Un aspect primordial pour beaucoup de conseillers… D’autres préfèrent envisager leur travail comme dépassant le quinquennat et le candidat, et veulent « penser le monde de demain », « redonner l’envie de voter » et de l’espoir. « Rêvons plus grand ! », lance une conseillère. « C’est le slogan du PSG », répond son voisin hilare. Si le débat a déjà permis de dégager des attentes et visions différentes, son objectif (atteint) est d’avoir mis tout le monde à l’aise. Le véritable travail peut débuter.

Chapitre 3 : L'intelligence des foules

Fidèle à son ambition de repenser la façon de faire de la politique, de manière horizontale et participative, le Conseil Citoyen a crowdsourcé son travail. La matière première des discussions et délibérations à venir provient de la plate-forme mise en place par le candidat, sur laquelle les citoyens ont pu proposer librement des mesures, échanger et commenter pendant plusieurs semaines. Pas moins de 26 191 propositions ont ainsi été recensées sur l’outil. Une masse énorme articulée autour de 10 thèmes clé, que l’équipe de campagne a ramassés et subdivisés en sous-thèmes plus précis. Toujours trop volumineux au regard des contraintes de temps et de moyens du Conseil, nos 42 citoyens vont maintenant devoir procéder à une sélection fine.

A chaque table son thème « défi », allant de l’éducation à l’environnement, et à chaque thème une série de feuilles présentant un axe de travail particulier. Armés de deux jeux de pastilles, vert et rouge, chacun a deux heures pour tout lire et prioriser : une pastille verte sur une feuille présentant une thématique intéressante pour le Conseil, une pastille rouge pour la marquer comme prioritaire.

« On entre dans le vif du sujet », commente Jéromine. Les citoyens défilent avec sérieux autour des tables, où les feuilles se couvrent rapidement d’une constellation de pastilles. S’y ajoutent des post-it : jaune pour un commentaire, rose pour une proposition de mesure, orange pour se positionner comme une « personne ressource », qui possède des connaissances ou des compétences en la matière.

INFOGRAPHIE_BH_02-Conseil

La session collage terminée, le Conseil doit maintenant comptabiliser les pastilles comme autant de votes, pour retenir les mesures et les axes prioritaires, puis raffiner cette matière en la synthétisant et en la reformulant. Un nouveau tirage au sort est réalisé : des groupes de quatre ou cinq citoyens sont constitués pour s’occuper d’une thématique particulière.

Certains s’inquiètent : ils n’y connaissent pas grand-chose, ou auraient préféré se voir attribuer un autre chantier. Yves Mathieu, l’animateur, se veut rassurant et évoque la « présomption de compétence » des citoyens. Le temps est compté, les débats s’engagent rapidement. A la table consacrée à l’environnement, on ne retient que les trois feuilles de travail qui ont reçu un maximum de pastilles. Marguerite hésite néanmoins : « On jette un coup d’œil aux propositions ajoutées sur les post-it des autres feuilles, pour voir si on ne pourrait pas les transférer ? », s’enquiert-elle auprès de ses camarades. Accord de ceux-ci, suivi d’une lecture à voix haute.

Les échanges s’enchaînent, la parole ne se répartit pas équitablement pour l’instant : les deux aînés du groupe sont plus en retrait et moins loquaces que les trois jeunes, plus à l’aise et sûrs d’eux. Impératif d’efficacité oblige, Marguerite a pris les rênes. On tombe finalement d’accord sur un axe de travail intitulé « intensifier la transition énergétique ». « Transition écologique serait plus juste », corrige Barbara. Un « ah oui ! » collectif accueille sa proposition. A la table suivante, la discussion autour du thème de la lutte contre les discriminations est animée. Selon Hamid, il est impératif de « montrer aux gens des banlieues qu’il y a un chemin ». Le parallèle est fait entre les quartiers sensibles de Paris et de Marseille. Gabriel, 50 ans, y a vécu et témoigne de son expérience. « Dans ma cité, on était quatre foyers de Français. Si je voulais exister, survivre, je devais devenir un chef de bande, un voyou », raconte-t-il. Mais il se rappelle aussi des aspects plus positifs, d’une bonne entente entre les communautés. « J’ai vu des familles de musulmans donner un exemple de savoir-vivre à des juifs, des chrétiens, des néo-arrivants… ». Tout le monde semble tomber d’accord autour d’un axe « éduquer contre les discriminations », mais l’on a aussi conscience que cela « englobe pas mal de choses».

Igor s’est levé à six heures du matin pour préparer les délibérations de son groupe, interrompues par le dîner du samedi soir. Sur le thème qui leur a été assigné, celui de la démocratie, lui, Véronique, Pierre et Laure ont identifié la veille deux axes principaux à creuser : la transparence des élus et la VIe République.

Igor détaille à ses camarades le système électoral norvégien et le principe du « droit de véto sur les listes ». « Tu pourrais par exemple voter à droite, mais barrer sur ton bulletin de vote le nom de François Fillon, donc ce serait le suivant sur la liste qui prendrait le relai ». Mais l’idée d’Igor serait d’aller jusqu’à la suppression du Parlement et du Sénat tels qu’on les connaît actuellement. « Donc l’objectif, ce serait de repenser les institutions vers une VIe République ? », questionne Pierre, le doyen de la table. « Pour moi c’est une mesure trop concrète », objecte Laure, « pas une orientation ». Les quatre citoyens hésitent : faut-il être très concret ou proposer une orientation générale ? « Et puis Benoît Hamon le propose déjà ça, non ? », insiste Laure. « Il parle de VIe République à faire, mais il n’a pas encore décrit comment il la concevait », répond Igor. Laure reste dubitative. Pierre râle : « on n’avance pas là ». « Il n’y a pas une adhésion franche du groupe », assène-t-il.

La thématique VIe République est mise de côté temporairement, le groupe passe à l’axe « transparence et exemplarité des élus ». Véronique insiste sur la nécessité de pouvoir connaître « en un clic » d’où viennent les financements de campagne des uns et des autres. Igor a plutôt bien pris les choses, quoiqu’il ait l’impression d’avoir travaillé pour rien. Il avance l’idée d’une « carte bleue » pour les dépenses des élus que tout le monde pourrait consulter en ligne. Concernant l’inéligibilité des élus condamnés, Pierre s’anime. Il révèle avoir un casier judiciaire, après avoir été condamné pour « acte militant » dans sa jeunesse, après avoir renvoyé son livret militaire. « Si l’on reste dans cette généralité, je ne pourrais pas être élu ». Les autres conviennent qu’il faudrait différencier les condamnations graves. Judith Ferrando, qui assiste Yves Mathieu dans la médiation de la procédure participative, tempère les débats : « pour l’instant il faut muscler l’orientation générale, mais aller dans le détail des mesures plus tard ».

Laure relit ses notes pour tenter de parvenir à une synthèse. Igor, radical, est résolument sceptique : « tout ça, c’est du bricolage, des petits aménagements ». Laure répond que ses connaissances institutionnelles sont trop faibles et que pour elle, « la VIe République, c’est complètement abstrait ». Véronique, qui travaille dans la justice, lui explique le principe d’une assemblée constituante. Quelques minutes plus tard, Laure est séduite par la remise à plat du système exposée par Véronique. Igor, lui, semble avoir décroché.

La fin du temps réglementaire prend au dépourvu la plupart des groupes. La session doit se conclure dans la précipitation. Chaque groupe a maintenant pour mission de présenter au reste de l’assemblée les résultats de leur synthèse, puis de procéder à un vote qui fixera définitivement les axes de travail du Conseil Citoyen. La méthodologie du vote mouvant est conçue pour favoriser la prise de parole et le débat avant la délibération.

infographieCC

Thème après thème, orientation après orientation, le « vote mouvant » a dévoré le reste de la journée jusqu’au soir. C’est aussi la séquence qui a généré le plus de frictions : le débat à 42 n’est pas aussi pacifié qu’à 4 ou 5. D’orientations générales, les citoyens ont souvent glissé vers des mesures concrètes, où se sont entrechoqués avis et expériences contradictoires.

L’intérêt du vote mouvant a néanmoins vite émergé : bien souvent, les résultats des votes préliminaires et définitifs ont divergé après les débats. Dans l’effervescence des échanges, des rappels réguliers aux règles du vote sont nécessaires. On ne vote pas pour ou contre une orientation, mais pour son statut : « à creuser » ou « pas à creuser ». Cette thématique est-elle prioritaire ? Doit-on y consacrer du temps et de l’énergie au détriment du reste ? Afin d’éviter les doublons, Joseph Ghariani intervient avant chaque délibération pour rappeler ce que contient déjà le programme de Benoît Hamon.

L’orientation consacrée à la refonte des institutions et l’élaboration d’une VIe République a été accueillie par un large scepticisme. Dans la « rivière du doute », là où se positionnent les indécis, certains avancent qu’il y a déjà beaucoup d’éléments dans le programme du candidat. D’autres invoquent le manque de représentativité, ou le manque de temps dont dispose le Conseil pour mener de tels travaux. Mais des voix s’élèvent pour défendre cette orientation. Véronique lance que « s’il y a bien un thème où le Conseil doit se prononcer, c’est celui-là », tandis que Gabriel veut s’emparer de cet enjeu pour pousser Benoît Hamon à « aller plus loin ». La thématique n’en sera pas moins écartée par le vote.

Au final, sur une trentaine d’orientations rassemblées par les citoyens, seulement 14 seront retenues à la majorité des deux tiers pour un examen approfondi. Chaque citoyen a maintenant deux semaines pour travailler en groupe sur la thématique qu’il a choisi, avant de se réunir à nouveau en session plénière, les 25 et 26 mars.

A suivre, sur Expressions