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Le Conseil Citoyen a conduit sa deuxième session de débats et de délibérations le week-end des 25 et 26 mars. Il s’était réuni une première fois à Paris mi-mars. Cette fois, les citoyens tirés au sort ont dû achever leurs travaux et décider de mesures citoyennes à proposer au candidat à la présidentielle.

Deux semaines auparavant, même heure, même lieu, les 42 personnes tirées au sort pour former le Conseil Citoyen initié par Benoît Hamon s’étaient rencontrées avec circonspection et solennité. Ce 25 mars, l’ambiance est radicalement différente : entre une poignée de main et deux bises (trois pour les sudistes), les discussions se nouent aussitôt et les blagues fusent. Le souvenir du précédent week-end est encore vif et les citoyens ont eu plus de dix jours pour échanger par mail et via Facebook sur les différents axes de travail qu’ils s’étaient fixés.

Tout est en place pour poursuivre et achever la tâche qui leur a été assignée : remettre au candidat une liste de propositions “venues d’en bas”, produits de l’intelligence collective, afin qu’une partie d’entre elles soient intégrées au programme (voir notre infographie). Les travaux peuvent reprendre là où ils s’étaient arrêtés, à un détail près : les 42 ne sont plus que 37. René, le doyen est trop fatigué pour participer, Gabriel et Véronique se sont excusés pour raisons de santé, tandis qu’Aurélie, infirmière, n’a pas pu obtenir de congé, ce qui ne manque pas de souligner les conditions de travail difficiles du milieu hospitalier.

Qu’à cela ne tienne, les échanges reprennent aussitôt pour se réacclimater avant de reprendre le travail. En guise d’accueil, c’est Jean-Marc Germain, co-directeur de la campagne, qui inaugure la journée avec un discours de reconnaissance et d’encouragement. Les citoyens ne se privent pas de faire part de leurs impressions.: manque de pédagogie sur le revenu universel d’existence, nécessité d’attaquer Emmanuel Macron sur la retraite à points, précisions sur la répartition de la réserve parlementaire… Les dernières interventions de Benoît Hamon ont été suivies avec soin, et le premier débat entre candidats est encore dans toutes les têtes. Pierre soulève une autre interrogation.: quelle position adopter envers les manifestants en faveur d’une union entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon qui ont prévu de défiler devant le QG dans la journée.? Doit-on les accueillir.? Débattre avec eux.? Décision remise à plus tard, car il est temps pour les citoyens réunis en groupes de débriefer leurs travaux.

Les débats sont en réalité loin d’être terminés. Chacun a en sa possession la synthèse des travaux du précédent week-end concernant sa thématique. Après deux semaines de recherches, lectures, réflexions et échanges, il faut maintenant collectivement épurer le contenu de chaque thématique pour qu’il n’y reste qu’une ou deux propositions ciblées et détaillées. Au terme de ce second week-end, le vote final décidera de ce qui doit être porté à la connaissance du candidat.

Chaque groupe a son rapporteur et son “maître du temps” chargé de répartir au mieux la parole entre les membres. “Deux minutes par idée”, rappelle Stanislas qui préside la table consacrée à l’économie du territoire et s’improvise arbitre entre Allain et Igor, le premier reprochant au second de trop parler. Taouès l’encourage.: “Tu nous a envoyé beaucoup de choses par mail, j’aimerais t’entendre”. Allain s’exécute.: “Tout l’enjeu est de faire correspondre les besoins d’embauche des entreprises avec les besoins d’emploi des gens qui en sont éloignés”.

De son côté, Athéna a deux idées qu’elle soumet au groupe. Exemples concrets à l’appui, elle propose de mettre régulièrement en lien des producteurs locaux, les commerçants d’un quartier et les consommateurs. Pour faciliter cette proximité, elle suggère qu’on “enlève la TVA sur les produits vendus en circuits courts”. Sa seconde idée serait de “créer une structure publique de soutien aux entrepreneurs ouverte à tous, permettant par exemple de monter ou reprendre une entreprise, ou qui pourrait réaliser des études de marché en amont pour évaluer les besoins”. Stanislas renchérit.: “on pourrait avoir des MCES, des Maisons de la Citoyenneté, de l’Entrepreneuriat et de la Solidarité à moins de 30 minutes d’accès partout sur le territoire, un peu sur le modèle des MJC, et qui se chargerait de financement de projets, d’accompagnement, etc.”.

Un peu plus loin, Michel et Jéromine s’occupent de la question de la solidarité intergénérationnelle. Ca ne pouvait tomber mieux.: le premier, professeur de maths à la retraite, tient ses 66 ans, tandis que son interlocutrice n’en a que 22. “Solidarité, ça te convient, ou c’est plus de fracture dont on parle-là.?” questionne Jéromine. Accord de Michel. “La fracture intergénérationnelle, c’est aussi la fracture numérique” ajoute-t-elle. Nouvel accord de Michel, qui prend appui sur l’obligation de déclaration d’impôts sur Internet, une mesure “qui fait bondir les personnes âgées”.

Pourtant, malgré les apparences, Michel en connaît un rayon sur le numérique. “Je suis de la génération Internet”, dit-il avec clin d’œil. “J’utilise Facebook, j’écris des SMS, je lis les mails… Je fais de l’informatique depuis 1985, et j’ai Internet depuis 1995”. Les deux comparses, déjà complices, sont néanmoins un peu déçus de la synthèse de la semaine précédente. Ils auraient aimé travailler sur la transmission de la mémoire. “Là on a quelques propositions, mais aucune ne pourrait vraiment faire l’objet d’une loi” s’inquiète Michel. Ce grief sera présenté un peu plus tard en séance plénière, et, de l’avis collectif, la question de l’intergénérationnalité sera à garder en tête mais fondue dans les autres axes de travail.

Un panel de spécialistes engagés dans la campagne est attendu par les citoyens en début d’après-midi. Parmi eux, on trouve Yannick Trigance à l’éducation, Yacine Djaziri à l’économie de proximité, Lucie Marinier à la culture, Pauline Véron à la démocratie et Sandrine Charnoz au logement. Leur relation avec les citoyens varie selon les groupes et les personnalités qui les composent.: certains débonnaires et simples, d’autres écoutés religieusement comme l’épidémiologiste Alfred Spira à la table santé. Ils ont été appelés en renfort afin d’apporter leur éclairage sur les différentes thématiques.

Aurore Lalucq, économiste spécialiste de l’écologie, impressionnée par le travail abattu et la précision des mesures à la table consacrée à l’agriculture, se renseigne sur le parcours de chacun des citoyens. François, ingénieur agronome de Nouvelle Aquitaine, est un peu gêné et “espère [s]’être un peu censuré”. A cette table, on s’interroge sur les circuits courts et sur un moyen de revaloriser l’agriculture au sein de la société. L’idée récurrente est de démontrer qu’une nourriture saine a “une valeur ajoutée pour la société”. En réalisant une transition vers de “bonnes pratiques agricoles”, l’agriculture pourrait être financée par l’argent économisé sur les dégâts environnementaux et sanitaires. Il ne s’agit pas seulement de revaloriser le métier d’agriculteur mais de le concevoir comme le socle d’une société saine. “Faire battre le cœur des agriculteurs”, plaisante Aurore. “Ca fait un peu l’amour est dans le pré, si je peux me permettre”, rétorque amusée Barbara, assistante d’édition.

Cette troisième journée approche de son terme à grands pas. L’ambiance générale est à la satisfaction.: la plupart se sont faits à l’idée qu’ils seront frustrés par le manque de temps imposé par le calendrier de la campagne, et qu’il faudra se contenter de faire aussi bien que possible. Personne ne semble regretter d’être revenu consacrer un second week-end de son temps libre à ce projet. Michel résume la chose façon slogan.: “Je suis venu là par choix, j’y reste par goût.!”. De retour à leurs tables respectives, les citoyens doivent se livrer à un speed dating conclusif. Un représentant de chaque équipe reste à sa table et y convie ceux qui souhaitent l’écouter. Il a 15 minutes pour résumer ses propositions et répondre aux questions et objections qu’elles peuvent soulever. L’opération, répétée plusieurs fois avec différents représentants pour chaque groupe, permet de préciser encore le contenu des mesures.

Ce raffinage va se poursuivre le dimanche matin, toujours pour élaguer l’inutile et renforcer l’essentiel. Une autre méthodologie est mise en place.: chaque groupe est muni d’un jeu de cartes où sont inscrites des questions. Y répondre révèle toujours des contradictions et soulève encore des objections. Les consensus ne s’obtiennent pas en un jour. A la table sur la ville durable, Pierre-Yves tire la question suivante.: “Votre oncle hésite entre Macron, Mélenchon et Hamon… Cette mesure peut-elle le convaincre de voter pour Hamon.?”. Pierre-Yves s’inquiète que ce genre de mesures ne soit pas susceptible de faire basculer quelqu’un. Camille et Alain pensent au contraire que l’on peut ainsi “récupérer des écologistes”.

Les cartes s’enchaînent, avec à chaque fois leur lot de débats.:.“Qu’est-ce que cette proposition peut amener dans votre vie ou dans celle de vos proches.?”.;.“Quels arguments seraient en défaveur de cette proposition.?”.;.“Si vous deviez présenter cette proposition en 30 secondes…”. La session de questions-réponses terminée, les citoyens peuvent emprunter la dernière ligne droite et finaliser le fond comme la forme.

Un peu à l’écart, Michel et Frédérique se sont attelés à la rédaction du Préambule. “Du high-level” plaisante Frédérique. Les deux profs épluchent impitoyablement le document préliminaire. “Là on n’est pas dans le blabla, on est dans l’action” lance joyeusement Michel. Leur objectif est de l’épurer le plus possible afin qu’il ne reste que ce qui peut avoir le plus d’impact. Le Préambule constitue une pièce maîtresse du dispositif, puisqu’il contient à la fois les engagements du Conseil, les recommandations générales, et les principes forts qui n’ont pas eu leur place dans la série de propositions. Alors Frédérique et Michel tranchent et taillent, courent après la fioriture et l’angélisme. “Ca, c’est encore du blabla, ça ne veut rien dire”, s’emporte la première. “Il y a des portes ouvertes, ça ne sert à rien de les enfoncer deux fois.!”, taquine le second.

Au final, des trois pages initiales, c’est à peine s’il en reste une seule, lue ensuite en session plénière. Mis à part Pierre qui craint la pensée magique et regrette qu’on ne parle pas davantage de la finance, le texte reçoit une large approbation. Quelques menus détails sont réglés par votes à main levée.: sur proposition de Marguerite, la “fraternité” devient la “solidarité” pour en faire un terme neutre, tandis qu’est acceptée la suggestion de titre de Stanislas, à savoir “Résoudre les problèmes d’aujourd’hui en se projetant dans la société de demain”. Au final, le Préambule ne se heurte qu’à un refus et trois abstentions.

Restent les propositions, celles que Benoît Hamon lira dans les jours qui suivront et que nous conservons sous embargo jusqu’au 8 avril. Par manque de temps, il ne sera pas possible de procéder à un vote en session plénière pour chacune des mesures retenues. Chaque citoyen a donc une heure pour lire le détail de chaque mesure dans un document imprimé et compilé, avant de passer à un vote sur des affiches murales où sont réunies les propositions. Une pastille verte, la mesure est soutenue, une pastille rouge, la mesure est refusée où jugée trop faible. En procédant ainsi, on pourra rapidement voir s’il y a un problème majeur sur une proposition.

Pierre vient coller sa pastille verte et un post-it à côté pour suggérer d’adjoindre la mention “marraine-citoyenne” à “parrain-citoyen”, rigueur linguistique oblige. Jéromine, elle, colle une pastille rouge sur cette proposition qui vise à faciliter la participation à ce genre d’expériences démocratiques. “Ce n’est pas prioritaire, il faut garder ce qui aura le plus d’impact”, explique-t-elle. La mesure relative à la transparence des élus et de la vie publique, sans surprise, ne collecte aucune pastille rouge. D’autres sont plus disputées, mais aucune ne dépasse les sept refus sur 37 votants.

Moyennant quelques ajouts et retouches sur la forme, le rapport du Conseil est donc bouclé sans difficulté. Le soulagement est palpable, les applaudissements nourris. Chacun le sait, les dés sont jetés. Pour les citoyens réunis, c’est l’aboutissement de deux week-ends et de nombreuses soirées de travail. C’est aussi la manifestation de leur engagement à gauche, malgré la division de leur camp. C’est encore la preuve par l’exemple qu’il est possible de faire de la politique autrement, d’être un citoyen actif, prenant part collectivement à l’élaboration d’un projet de société. Leur prochain rendez-vous, qu’ils attendent avec philosophie, sera le 8 avril, lorsque Benoît Hamon se prononcera sur chacune des mesures, et annoncera celles qu’il défendra dans sa campagne.

Suite et fin le 8 avril !